Ceci n’est pas un rouleau impérial

On parle de plus en plus de nos enseignants surmenés, aux prises avec des classes surchargées d’enfants aux problématiques multiples… N’étant pas issue du domaine de l’enseignement et n’étant même pas parent, je ne pouvais que m’imaginer leur réalité… jusqu’à cet été.

À ce jour, je ne suis pas 100% certaine de savoir pourquoi j’ai ressenti l’impulsion de répondre à l’appel de recrutement lancé par la Tablée des Chefs pour un poste de spécialiste de cuisine dans un camp de vacances destiné à des jeunes vulnérables. Bien entendu, la cause me touchait, mais de là à passer à l’action, à m’acheter une voiture et parcourir des milliers de kilomètres pour aller à leur rencontre dans le fond des Laurentides…

Il y avait aussi l’argument de la croissance personnelle, un aspect qui pèse de plus en plus lourd dans mes décisions, incluant professionnelles. Nous avons juste une vie à vivre et j’attends de la mienne qu’elle m’aide à devenir une personne meilleure, en paix avec son passé, son présent et son futur.

Mes motivations, je les ai questionnées tout au long de l’été. En face de groupes de 8 à 12 jeunes « vulnérables », dont 40% souffrent d’un TDAH, disons que tout ce qui peut être mis à l’épreuve chez moi l’a été au courant des derniers mois: mon sens de l’humour, ma patience, mon empathie, ma confiance en moi.

De par mon manque d’expérience et la structure de ma personnalité, l’un des aspects les plus difficiles a été de lâcher prise face aux comportements souvent irrationnels des jeunes. Ça peut sembler dingue, mais c’est très difficile de fonctionner dans un environnement où on est incapable de départager le vrai du faux, la bonne volonté de la mauvaise foi, la blague du kid-qui-veut-de-l’attention de l’ignorance légitime, la confrontation ouverte du besoin validation… L’approche de Bon départ veut que seuls les animateurs et les intervenants aient accès au dossier des enfants… Les spécialistes comme moi restent dans le noir.

Allez, projette-toi dans mon histoire…

Cinnamon sticks on white background

Comme cette fois où tu parles des épices et où tu présentes un bâton de cannelle en demandant à tes jeunes s’ils savent de quoi il s’agit. « Un rouleau impérial!, » s’exclame l’un d’eux. P’tit smatt? Ou pas? Dans un environnement de cuisine, c’est le genre de remarque qui te vaut de gros yeux de la part de ton chef, mais dans un camp de vacances? Tu pars à rire. Tu essaies, en tout cas. Un peu jaune.

Avec les « plus vieux », tes 10-15 ans, tu cuisines une salade de couscous avec du poulet cuit sur le BBQ. Avant de procéder à la découpe de la viande, tu présentes une animation ludique autour de la contamination croisée en démontrant, à grand coups de ketchup, comment les bactéries nocives peuvent se déplacer d’un aliment contaminé vers d’autres surfaces, jusqu’à être ingérées par inadvertance… Tes jeunes embarquent, ils mettent des p’tit bouts de tape vert partout, partout, pour biiiiiien identifier tous les outils, tous les aliments contaminés… Puis tu invites les jeunes « sous-chefs » à passer à la station de découpe du poulet et tu as ce jeune, beau petit bonhomme de 12 ans au regard cendré, qui attrape sa poitrine de poulet à pleines mains et la maudit en plein sur la table, juste à côté de la planche à découper…….. OMG!!!! Bah quoi, tu n’avais pas dit qu’il fallait utiliser la planche, adulte à la con.

Puis la fois où tu parles de « la magie » de la transformation à tes petits, parce que tu essaies de faire en sorte que tes ateliers culinaires collent à la thématique Harry Potter du camp… Tu pars d’une modeste graine de tomate, puis tu expliques comment Dame Nature la fait pousser dans la terre, comment l’humidité active la croissance de la graine qui prend racine et se déploie vers le soleil en pousse, puis en plant, qui fait des fleurs et tout et tout…  » C’est qui Dame Nature? » « Ben, euh, c’est… la nature, c’est la force qui nous entoure et qui permet la vie des plantes, des animaux et des hommes… » « Donc, Dame Nature, c’est Dieu? »

Toi, tu as ton agenda, tu veux leur parler de la transformation des plantes. Mais là, tu es en train de parler de Dieu. « Je ne sais pas si Dame Nature est Dieu. Si tu crois en Dieu, je présume que tu pourrais dire cela, mais si tu ne crois pas en Dieu, bien la force de la nature est là quand même, et c’est fou comme c’est magique, que ton ketchup vienne d’un plan de tomates qui a poussé à partir d’une seule graine, d’un peu de terre, d’eau et de soleil. »

Puis cette autre fois où tu leurs demandes, à tes petits, d’identifier un mortier et un pilon. Tu es à peu près certain qu’ils vont te parler du druide dans Astérix et Obélix, mais là, tu as un kid qui s’emballe et qui sautille sur place. Tu crains la crise d’épilepsie… « J’ai déjà vu ça! Tu prends le bâton et tu le frappes contre la paroi et là, tu fais des cercles et ça fait des sons, comme un chant… » Tu es bouche-bée: toi, tu n’as appris l’existence des bols de méditation tibétains qu’il y a une poignée d’années, par inadvertance…

« Tu me parles d’un bol de méditation tibétain, c’est vrai, ça existe… Mais regarde ce qui arrive si j’utilise mon mortier et mon pilon comme ça… » Tu joins l’acte à la parole et tu imites le geste… Clairement, ton mortier n’est pas chantant… Un autre jeune s’emballe et couvre le brouhaha:  » Si tu mets de l’eau dans plusieurs verres et que tu trempes ton doigt pour faire des cercles sur les rebords, ça fait aussi de la musique!! » Tu te secoues la tête. De quoi tu parlais déjà… Ah oui, du pilon, du mortier… Tu dois faire découvrir le cumin à cette bande d’énergumènes.

Tu veux faire freaker ton jeune? Fais-lui cuire à la coque un oeuf fendillé. Le kid, il va s’extasier en voyant les filets blancs s’échapper de l’oeuf. Quelques minutes plus tard, fais-lui peler le même œuf cuit dur et il te demandera pourquoi il n’est pas rond, sur le bord de la crise d’hyperventilation. Tu lui expliqueras que c’est parce que le blanc qui est sorti de la coquille a figé a l’extérieur – dah – et donc, qu’il ne pouvait pas figer à l’intérieur du moule ovale de la coquille… Sérieux, essaie. Ses petits yeux écarquillés d’horreur, ça n’a pas de prix.
Tu veux mélanger ton jeune solide? Solide, là! Donne-lui un kit de tasses à mesurer et de cuillères à mesurer et demande-lui de mesurer 100 millilitres. La demi-tasse est trop grosse avec son 120-125ml… Le quart, trop petit… Ils devront se mettre à 3 têtes pour réaliser le calcul mathématique (pourtant simple, non?) conduisant à la bonne quantité de farine.

Bref, tes jeunes, tu les mélanges, tu les effraies, tu les pousses, tu les barattes en dehors de leur zone de confort… Et des jeunes, surtout ces jeunes-là, quand ils perdent leurs repères, ils se désorganisent. La notion de désorganisation est aussi nouvelle pour toi que celle de la néophobie alimentaire? Bienvenue dans le club!

Tu as une équipe en train de s’engueuler en tenant des couteaux de 10 pouces à la main, tu as un jeune juché sur une pile de 10 chaises – dangereux mais moins pire que le dernier atelier, où il a fugué -, 2 kids désespérés de ne pas parvenir à faire la différence entre une cuillère à thé et une cuillère à table même si c’est marqué dessus, une anorexique qui file à la salle de bain après chaque bouchée, un futur psychopathe qui décrit en détail comment il a disséqué une grenouille encore vivante le matin même, et surtout celle-là, cette pré-ado fullllll attitude qui a décidé que tout ce que tu avais a lui dire, à lui montrer, à lui faire vivre – et je cite – c’est de la merde.

Elle est là, elle se tient devant toi et le livre de recettes d’Eleven Madison Park (le troisième meilleur resto au monde en 2016) que tu as apporté afin d’inspirer les jeunes à créer de belles présentation culinaire… Elle tourne les pages avec un mépris hautain… « C’est de la merde. C’est rien, tout ça, c’est juste rien. Ce n’est même pas de la nourriture. »

Ça fait que tu pognes une poignées de raisins rouges déposés à sa station pour la réalisation de salade puis tu les garoches avec énergie contre sa planche à découper. Les raisins roulent dans un pattern chaotique, certains finissent par terre. Avec ses grands yeux, elle te regarde l’air de te demander « Pourquoi tu as fait ça, espère d’adulte débile? » Tu réponds à sa question muette. « Ça, ça c’est rien. Du grand rien, du grand n’importe quoi. Maintenant, regarde ces images de recettes d’Eleven Madison et dis-moi en pleine face que ce n’est rien? Que chaque élément n’a pas été placé là avec l’intention du créer du beau? »

Puis c’est là que tu cries à tes marmitons à formule magique: « Attentions, cuisiniers! » Comme dans une vraie cuisine, tu leur as appris à diriger leur attention vers toi et à crier « Oui, Chef! » 8, 10, 12 kids s’égosillent en cœur.

Puis tu reprends le contrôle. C’est toi le Chef, tu vas les organiser, ces marmitons-là.

Tu exiges du kid juché sur les chaises qu’il en descende et qu’il aille réfléchir dans le coin prévu à cet effet s’il en a besoin. Tu accompagnes le trio en chamaille vers la paix, un vrai Solomon. Tu expliques pour la deux-centième fois la différence entre la cuillère à table et la cuillère à thé. Tu rappelles aux marmitons qu’ils n’ont plus que 5 minutes pour amener à la table des juges leur assiette de salade de couscous en présentation gastronomique et à l’heure dite, toutes les assiettes sont là, devant toi, plus ou moins complètes, pas mal jolies à part de ça, sauf peut-être celle du kid qui a décidé de tout hacher menu – genre purée – parce que le mouvement lui faisait un peu trop de bien.

Pis tes kids sont fiers, pis tu sais que c’est toi qui a fourni le cadre qui a permis d’arriver. Pis il y en a qui te disent que c’est la meilleure salade qu’ils ont mangée de leur vie… Qu’ils ont appris qu’une salade n’avait pas besoin de salade (laitue) pour exister. Pis il y a aussi cette jeune qui sourit et s’exclame en humant le couscous parfumé au cari: « Chef, ça sent la vie! » Tu essaies d’ignorer l’anorexique qui file encore à la salle de bain et surtout, le futur psychopathe qui planifie son prochain meurtre de grenouille sur l’heure du dîner.

T’es brûlé, tu as le tournis… Pis tu te dis que ça valait la peine. En tout cas, c’est ce que je me suis dit. Un été en cuisine avec l’identité de Chef Cannelle m’aura enseigné au moins autant sur la profession, le leadership, le transfert de savoirs et ces autres éléments de la vie de chef que le reste de ma vie en cuisine.

J’aimerais conclure cette mini-série en félicitant l’équipe d’animation et d’intervention de Bon départ pour son travail exceptionnel auprès de jeunes vulnérables, et tirer mon chapeau aux enseignants et intervenants qui donnent le meilleur d’eux-mêmes à l’année longue. Vous êtes des stars.

Une mousse au chocolat Bon Départ, Tablée des Chefs

Un peu de mousse au chocolat et beaucoup de fierté dans cette cuillère! Crédit photo: Kassandra Valiquette

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4 Responses to Ceci n’est pas un rouleau impérial

  1. Véronique 09/08/2016 at 10:00 #

    Wow! Héloïse, tu ne le sais peut-être pas mais tu as semé une graine dans la tête de ces enfants et plusieurs se souviendront de toi et de ce que tu leur a appris et pour ça tu peux être fière de toi!

    • Foodista 09/09/2016 at 9:49 #

      Merci d’avoir pris le temps de laisser un commentaire ici, Véronique! 🙂 C’est clair qu’une grosse partie de la motivation à me lancer dans cette aventure découlait du désir de « semer cette petite graine » et de faire une petite différence. Je pense que ce n’est pas possible de toucher tous les jeunes à la fois, mais au final, je suis certaine qu’il y a eu plusieurs petites étincelles allumées. Peut-être que certains jeunes ont découvert une future vocation, peut-être que d’autres seront plus actifs dans leur cuisine familiale, peut-être que certains seront moins démunis lorsqu’ils se retrouveront en appartement et qu’ils devront se faire à manger… J’avoue qu’en cours d’été, j’ai dû faire la paix avec ces peut-être, le fait de ne pas savoir, d’être consciente qu’en une poignée d’heures, on ne change vraiment pas le monde. Mais d’un autre côté, c’est justement la somme de ces heures, de l’implication de toutes sortes d’hommes et de femmes sur plusieurs plans, qui est appelée à faire la différence.

  2. Jeff Duval 09/09/2016 at 7:13 #

    Comme tu écris bien. Très drôle et très épuisant à imaginer. Tu as vraiment eu de très bonnes idées pour les garder alertes. Chapeau, ça a dû prendre beaucoup de courage comme expérience

    • Foodista 09/09/2016 at 9:51 #

      Ah mon cher Jeff, tu as tout saisi! 😉 Merci d’avoir pris le temps de lire ce récit et de laisser un p’tit mot! xo

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