Ceci n’est pas un thon Bluefin écoresponsable

Bon. C’est le moment où j’enfile plastron, jambières, épaulettes, casque et tout ce qui pourra me protéger. Parce que je monte au front. Et quand on monte au front, bien, il peut arriver bien des affaires.

Mon fil Facebook foodie a été envahi par de splendides images de pêche au courant des derniers jours. Après plusieurs mois de préparatifs et de recherches, Patrick Dubé, chef du restaurant Le Saint-Amour, s’est rendu au large de la Gaspésie et a capturé un splendide spécimen, un thon Bluefin de 700 livres. La photo de sa capture, spectaculaire et réjouissante, avait de quoi frapper l’imaginaire sur les réseaux sociaux.

De cette initiative, j’aime beaucoup de choses, à commencer par le fait qu’il y a un aspect symbolique très fort dans le fait qu’un chef parte à pêche pour ensuite apprêter sa prise dans son établissement. J’aime aussi que Patrick Dubé se positionne à Québec en tant que chef sensible à la consommation durable du poisson. (En conversation privée sur Facebook, il m’expliquait avoir fait le ménage dans son menu pour se concentrer sur les espèces approuvées par Ocean Wise et Fourchette bleue.)

Mais. Parce que oui, il y a un mais. La consommation du thon Bluefin, elle, n’est pas considérée comme durable, ni par Ocean Wise, ni par Fourchette bleue, un programme de valorisation des espèces durables alternatives développé en Gaspésie.

Je suis 100% convaincue que Chef Dubé a agi de bonne foi en faisant la promotion de sa pêche comme écoresponsable, car c’est clairement un dossier qu’il prend à cœur.

Afin de me rassurer face à mes questions pressantes, il a insisté sur le fait d’avoir pêché à la ligne (une méthode considérée durable, pour autant qu’elle soit utilisée pour capturer des espèces dont la consommation est, elle aussi, jugée durable à ce stade) et il m’a aussi communiqué un hyperlien vers un article qui explique que Pêches et Océans Canada a décidé de ne pas ajouter le thon à la liste des espèces en péril au mois d’août dernier. L’organisme gouvernemental soutient que la reprise des stocks depuis 2011 laisserait présager un meilleur avenir pour cette espèce…

Bon, il faut dire que Pêches et Océans reconnaît du même souffle que l’impact économique qu’aurait eu le reclassement du Bluefin (une industrie de 10 millions$ dans la région seulement) aurait été désastreux pour l’industrie. La page consacrée à l’espèce sur son site Internet n’est pas moins glauque.

Et c’est là où je voulais en venir. Ocean Wise, un OBNL dont je vous parle depuis 2011, considère que la consommation du bluefin devrait être évitée. Pourquoi? Parce que l’espèce demeure fragile, même ici, même dans l’Atlantique.

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L’Acronyme NR signifie « non recommandé ». Lorsque vous le voyez apparaître à côté du nom d’une espèce sur le site d’Ocean Wise, vous êtes invité à vous tourner vers une alternative dite durable.

Du côté de Fourchette Bleue, une certification québécoise, plus proche de chez nous, le thon brille aussi par son absence dans la liste des espèces recommandées en 2016 .

Pas en péril et écoresponsable, c’est deux dossiers bien distincts. Pour le dire autrement, faut-il attendre qu’une espèce soit en voie d’extinction pour *enfin* faire quelque chose? Si on se fie aux bélugas et aux caribous de la Gaspésie, too little, too late. Le fait est que nos océans sont de plus en plus contaminés et que le réchauffement climatique entraîne un réchauffement des eaux océaniques partout dans le monde, deux facteurs qui à eux seuls déciment déjà les stocks de poissons et fruits de mers.

J’entends déjà les anti-écolos et anti-granos monter aux barricades? « Ben c’est ça, on est supposé manger quoi, d’abord, de la laitue? Foutue hippie! » « On est-y mieux de laisser les pêcheurs de thon mourir de faim? » « Des sushis aux crevettes nordiques, c’est bien bon, mais ça devient un peu boring ton affaire. » « Puis quoi encore, j’suppose que tu vas me dire que l’élevage porcin est néfaste pour l’environnement et cruel envers les bêtes? T’es jamais contente, toi, hein? Tu as besoin d’attention? »

Non, non, non, oui, oui, non et non. D’autres questions?

Mon point est le suivant: si on veut que les choses changent, nous sommes les acteurs de ce changement. Ça commence par le fait de reconnaître que nos modes de consommation ont rendu – pour notre bon plaisir – plusieurs espèces vulnérables et notre terre, fragilisée dans son ensemble. Nous vivons « à crédit » sur Terre pour l’année 2016 depuis le 8 août dernier. Ce calcul, qui met en exergue le fait que les hommes – NOUS – consomment plus que la capacité de la terre à se régénérer, est plus symbolique qu’autre chose, mais ça devrait nous faire réfléchir. Te faire réfléchir. Moi, ça me ronge de l’intérieur, j’y pense constamment.

En tant que consommateur, nous avons le pouvoir de refuser de consommer des espèces fragiles ou menacées, polluantes pour l’environnement (les élevages intensifs de saumon de l’Atlantique au Chili), menaçantes pour la santé de populations humaines (je pense ici aux crevettes d’Asie). J’avoue, c’est tout un casse-tête au resto de sushi, surtout que les restaurants eux-mêmes ne sont pas toujours certains de la provenance de leur poisson. Mais bon. Y’en aura pas de facile… Mais la bonne nouvelle, c’est que des alternatives existent et qu’elles sont toutes aussi délicieuses les unes que les autres.

Dans le cas du spécimen Bluefin qui nous intéresse ici, celui de Chef Dubé, puisqu’il est bel et bien mort, je vous enjoins plutôt à faire l’inverse et à aller le déguster chez lui en prenant l’engagement solennel envers vous-mêmes que ce sera la dernière fois que vous dégusterez cette espèce tant qu’elle ne figurera pas sur une liste d’espèces approuvées par une instance crédible. Elle sera bien apprêtée pour vous, et préparée par un Chef qui a mis tout son cœur dans le projet de l’amener à sa table et à votre bouche. Le bout du bout serait que ce poisson ne soit pas consommé jusqu’à la dernière miette.

Pour ma part, je vais attendre avec intérêt les données qui sortiront en novembre quant à l’état des stocks de Bluefin dans les eaux canadiennes de l’Atlantique, que j’espère en hausse au point où son classement sera révisé par Ocean Wise ou SeaChoice… Il me tarde de pouvoir en consommer en ayant la certitude d’avoir fait un choix vraiment écoresponsable.

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