L’amour de la plume: tracer son chemin

Plongeon dans un passé pas si lointain mais quand même : la phase de recherche et de développement précédant le resto-bulle #2 sur le thème de l’amour courtois. Suite à mes échanges avec Éric Normand, le propriétaire de la chocolaterie Érico, je venais d’abandonner l’idée initiale que j’avais eue pour le service du dessert. Cette remise en question avait fait de la place pour l’idée suivante : un dessert calligraphié.

J’imaginais une assiette rectangulaire blanche, sur laquelle les caractères de Fin’Amor, le nom latin de l’amour courtois, allaient apparaître. Toutes les lettres, sauf la premières, allaient être tracées à la plume avec du chocolat fondu et du caramel de poire, et le F allait être présenté sous la forme d’une plaquette de chocolat enluminée grâce au service d’impression d’Érico.

Ce concept arrêté, il ne restait plus qu’à trouver un(e) calligraphe, car malgré tous mes talents en cuisine, le temps me manquait cruellement pour développer une expertise même modeste en la matière. C’était l’occasion parfaite de faire plus amplement connaissance avec les propriétaires du Parchemin du Roy, une boutique spécialisée en écriture. La dame du couple, Myriam Chesseboeuf, calligraphe de son occupation, a accepté le défi d’une performance de calligraphie comestible pour mes clients.  Je me suis promis de partager avec vous ma rencontre avec elle, une véritable amoureuse de sa discipline.

 

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 En plus d’avoir son propre espace atelier, Myriam dispose d’un local où

plusieurs stations de travail sont aménagées pour ses étudiants. Quiétude assurée!

 

Myriam garde un souvenir impérissable de sa première rencontre avec l’écriture. À son entrée à l’école préparatoire française – elle avait six ans –, elle a reçu une plume à tremper et un flacon d’encre violette parfumée. Coup de foudre instantané, impérieux, qu’elle ne s’explique pas encore tout à fait aujourd’hui. Les objets ont suscité un attachement immédiat, l’odeur de l’encore et le geste de l’écriture, le moment où la plume caresse le papier, ont tôt fait de sceller cet amour chaste.

À 10 ans, Myriam était la fière propriétaire de sa propre collection de plumes métalliques. Semblables en apparence, elle se réjouissait de l’identité unique de chacune. À 12 ans, elle remettait une dissertation si élégamment tracée que la Maîtresse d’école l’accusait d’avoir fait travailler sa mère à sa place. À 14-15, elle recopiait des recettes pour le plaisir d’exercer son écriture. Elle avait 16 ans lorsqu’elle a offert à sa mère aubergiste, en guise de cadeau de fête, un « template » calligraphié pour présenter de manière soignée l’offre de l’établissement.

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 Malgré les déménagements et un changement de continent, Myriam a toujours gardé

sa collection de plumes avec elle, un témoignage de sa passion de longue date pour l’écriture.

 

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 Précision quasi-informatique, mais labeur d’amour de Myriam pour sa mère aubergiste!

 

Lorsque Myriam s’est inscrite en formation professionnelle, elle a cependant choisi le domaine de l’hôtellerie, si cher à sa famille du côté maternel. Elle y a étudié les bases de la cuisine, de la réception et du service, puis commencé une carrière dans le domaine. Le mariage et les enfants n’ont pas tardé à suivre, et avec eux, un quotidien qui roulait vite, très vite.

Un bon jour, à Poitiers, dans l’ouest de la France, Myriam faisait les boutiques lorsque son regard s’est posé sur un grand panneau lumineux, annonçant une période d’inscription pour des cours de calligraphie. Moment d’illumination: il n’en fallait pas plus pour qu’elle se décide à étudier formellement. Disciple avide, elle n’a pas tardé à constater qu’elle n’avait rien perdu de son aisance. Sans prétention, elle a passé les quelques certifications disponibles dans le domaine, s’adonnant en marge à des loisirs personnels comme la décoration d’œufs d’oiseaux. Même alors, elle était loin de se douter que son activité « de quelques fois » allait devenir une activité de tous les jours.

Il y a 10 ans, lors de son arrivée au Québec avec son mari, Michel, et ses enfants, Myriam a constaté que c’était l’occasion rêvée pour s’investir dans un nouveau métier. Après avoir exercé 6 années au Québec, Michel a quitté son occupation d’opticien pour démarrer la Boutique de l’Écriture dont elle avait toujours rêvé, et elle a commencé à pratiquer la calligraphie et l’enluminure professionnellement. Dès 2004, elle s’est mise à enseigner à qui voulait bien apprendre, à accepter des missions, à offrir son expertise pour des projets spéciaux et à réaliser ses propres œuvres pour des concours ou la vente, en format original ou en reproduction. « Je n’imaginais pas que ma vie pouvait prendre un tel sens en trouvant mon alignement. »

 

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 Une mission originale que celle-ci: le restaurant La Traite lui a demandé de réaliser

ce napperon, sur lequel une assiette transparente était déposée de manière à incorporer le contenu

textuel dans la présentation du mets!

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 Enluminure, dessin et calligraphie, une grande diversité de travaux peuplent

le portfolio de Myriam Chesseboeuf!

 

C’est ainsi que Myriam a trouvé son chemin et le public lui a emboîté le pas! En une dizaine d’années, le Parchemin du Roy, l’entreprise fondée par le couple, a contribué à une progression de la conscience générale de l’existence de l’écriture et de la calligraphie au Québec et de sa pertinence dans le monde contemporain. « Je pense que les gens recherchent l’émotion. Avec Internet et toutes les belles inventions modernes, ils ont cru que leur vie allait devenir fantasmagorique. En fait, beaucoup souhaitent maintenant se réapproprier les bases, le papier, le charme d’une enveloppe reçue par la poste.  Les gens reviennent à l’écriture, parce qu’elle leur fait du bien », souligne la dame avec assurance.

Bien que les plumes les plus ergonomiques soient disponibles sur le marché, Myriam souligne que les bases de la calligraphie et de l’enluminure, issues de techniques médiévales à l’origine de l’écriture et de l’illustration d’aujourd’hui, n’ont pas beaucoup changé. Malgré cette longue tradition, la pratique demeure nimbée d’un certain mystère, puisque chaque enlumineur est détenteur de recettes secrètes, quasi alchimiques, pour fabriquer gesso, plâtre et encres entrant dans la composition de ses créations. Eau de miel, colle animale et végétale, blanc d’œuf, résine d’ambre, gomme arabique, pigments et arômes de lavande ou d’aubépine se retrouvent dans les chaudrons, bols et mortiers des sorciers et magiciennes modernes de la calligraphie et de l’enluminure. Aucun miracle cependant: la clef du succès est d’apprendre le plus tôt possible et de pratiquer à l’aide du bon instrument.

 

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 Historiquement, les couleurs étaient mélangées et contenues dans les vaisseaux

les plus simples et les moins chers, ceux fournis par la nature: conques et coquilles.

Il est encore possible aujourd’hui de garder un contact avec cet aspect traditionnel de la calligraphie.

 

« L’écriture est avant tout utilitaire. La calligraphie et l’enluminure, elles, ont une portée artistique. On cherche une harmonie des formes et des couleurs. On détecte la dextérité, on évalue les proportions, la rythmique, la gestuelle… Au final, le processus a plus d’importance que le résultat. C’est une activité méditative qui suscite la contemplation et le plaisir. »

Inutile de souligner à quel point j’étais fière de compter sur le talent de Myriam pour le dessert calligraphié de mon resto-bulle #2 et le menu « parchemin » remis aux participants.

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Crédit photo: Annie Simard Photo

Bien que tout pâtissier, incluant le département sucré de Costco, offre de rédiger des messages à la main sur les gâteaux de fête, la pratique de la calligraphie est très loin de s’être taillé une place dans les arts culinaires. Le plus souvent, les mots festifs dessinés sur les gâteaux se font à la va-vite, sans réelle préoccupation esthétique. Étrange, quand même, quand on pense au degré de précision et de raffinement qu’une pâtisserie peut atteindre, et ce, même dans une grosse épicerie.

Myriam se désole un peu : « On demande aujourd’hui à nos enfants de ne plus savoir écrire. Le fait que les pâtissiers ne sachent pas écrire n’est que la conséquence d’un désintérêt au niveau institutionnel. Pour que ça change, ça prendrait une volonté gouvernementale. »

Son argumentaire va un peu plus loin. « Écrire, c’est exprimer sa personnalité. Déjà, l’abandon de l’écriture cursive a considérablement appauvri la  manifestation de la personnalité de chacun, l’écriture carrée étant fondée sur l’utilisation de caractères typographiques uniformes. Et on ne parle pas encore de la place prépondérante du clavier dans la correspondance moderne, où toute une civilisation s’exprime en Times New Roman, Arial, Garamond, Calibri et une poignée d’autres typos standardisées. »

Le contrecoup de cet état de fait : de plus en plus de gens souhaitent se réapproprier leur propre écriture, apprendre à signer leur nom avec style.

Avis aux intéressés, Myriam offrira cet automne encore un atelier baptisé « élégance de l’écriture », d’une durée de 5 heures. Je pense me joindre à cette petite cohorte, histoire de faire partie des cuisinières qui savent noter leurs recettes avec style.

Et pour ceux et celles qui seraient nostalgiques de la plume ou du stylo, je vous invite à rendre visite au Parchemin du Roy, la porte d’entrée d’un royaume de découvertes!

Pour vous tenir au courant de toutes les nouveautés et apercevoir le travail de Myriam, il suffit de suivre le compte Facebook de l’entreprise!

 

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One Response to L’amour de la plume: tracer son chemin

  1. Sally 08/24/2015 at 3:44 #

    Magnifique article relatant une passion !! Les écritures sont très belles

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