Les murs invisibles: une oraison pour le CLD de Québec

Alors voilà, c’est annoncé : le nouveau pacte fiscal retranchant 300 millions de dollars du budget des municipalités signe au passage l’arrêt de mort des CLD du Québec, puisqu’ils dépendaient en grande partie de ce financement. Cette nouvelle m’affecte énormément et j’ai eu le goût de vous dire pourquoi. Privilège de blogueuse, n’est-ce pas?

Cartes sur table: avant d’effectuer un changement de carrière pour me tailler une place dans l’industrie de la restauration, j’ai travaillé environ trois ans au CLD de Québec comme conseillère en développement local, puis en conseillère aux entreprises, presque exclusivement avec des entrepreneurs en démarrage.

Est-ce que ça vous surprendra d’apprendre que je suis une des rares employées du CLD de Québec à avoir quitté pour me lancer en affaires? Pour tout vous dire, moi pas, car dans le bureau d’un conseiller aux entreprises, on voit tout ce que l’entrepreneuriat implique. And it can get really, really ugly.

Les entrepreneurs sont des gens capables, mon intention n’est pas de les victimiser, mais je tiens quand même à partager avec vous une image mentale qui s’est formée dans ma tête au fil des années. Un entrepreneur en démarrage (souvent un travailleur autonome qui va fonder une petite PME avec – littéralement – trois fois rien), ça ressemble à un athlète olympique du sprint : une même détermination à décrocher une médaille d’or (le succès), le même cœur battant sur la ligne de départ. Un athlète sans espadrilles, cependant, et surtout, un athlète qui ne le sait pas, mais qui s’apprête à courir tête baissée dans une série de murs invisibles.

Ces murs invisibles prennent toutes sortes de formes plus ou moins attendues : la bureaucratie, l’indifférence relative du monde entier sauf de vos proches et de quelques early adopters qui n’ont pas besoin de voir votre binette en première du journal pour croire dans votre produit ou votre service, l’étranglement financier (les quelques chèques que vous recevez sont toujours « in the mail »), l’épuisement (celui vous conduit à vos derniers retranchements, qui menace de vous achever… et qui vous fait réaliser que vous devez continuer néanmoins, parce que sans vous, votre projet s’écroule!), la précarité, parce que vous ne bénéficiez d’aucune des mesures sociales sur lesquelles les travailleurs en entreprise s’appuient pour entretenir leur santé, fonder leur famille et préparer leur retraite, et puis l’indifférence. Ah, c’est vrai, je l’avais déjà mentionnée, celle-là!

Donc, à chaque fois que notre athlète-entrepreneur court à toute vitesse, pieds nus, dans l’un de ces murs invisibles, ça fesse dans le dash comme on dit. Mais il n’a pas le temps d’être sonné, car chaque seconde perdue signifie qu’il ne lui sera peut-être pas possible de se rendre jusqu’au fil d’arrivée avant la fin de la course.

L’un des plus gros murs invisibles que les entrepreneurs traversent est gentiment appelé le « 3 à 5 ans » dans le milieu entrepreneurial. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le jargon, ça fait référence au cas de figure type d’une entreprise en démarrage : 3 à 5 ans avant d’obtenir une rentabilité. Là, on ne parle pas de profits mirobolants à vous payer des voyages dans le sud et une voiture de luxe, non. On parle juste du fait d’être capable de payer tous les salariés dans l’entreprise, de ne pas enregistrer de pertes à la fin de l’année et d’être en mesure (avec un peu de chance) de choisir où et comment vous allez affecter vos légers surplus.

3 à 5 ans de chemin de croix qui ne garantissent en rien le succès de votre participation à ce sprint effréné à vous péter la face en fracassant, tête première, un nombre épatant de murs invisibles. Ben l’fun. Puis après ça, si votre course ne vous a pas laissés complètement KO, l’entrepreneur-sprinter devient marathonien. Toujours le même désir de décrocher une médaille d’or, la lumière au bout du tunnel (du vrai argent qui permettrait de commencer à penser à profiter de la vie et à sécuriser la retraite, de la reconnaissance sociale, l’apaisement de cette petite voix exigeante en soi qui pousse vers l’excellence…), sans garantie aucune. Nada. Nothing. Zéro pis une barre. Maudit qu’ils sont gâtés les entrepreneurs, je suis certaine que vous vous retenez à deux mains de ne pas vous lancer en affaires en ce moment.

Et les CLD, dans tout ça? Les CLD étaient (je vais écrire au passé puisque leur arrêt de mort est signé, à l’exception de celui de la Côte de Beaupré, soutenu par ses élus municipaux) des OBNL administrés par le milieu (notamment grâce à la mobilisation d’une imposante communauté d’affaires) qui donnaient du soutien aux entrepreneurs, sprinters ou marathoniens, qui avaient besoin ou, nuance, sentaient le besoin d’un accompagnement financier, technique ou humain.

Si les conseillers aux entreprises des CLD n’étaient pas souvent en mesure de faire disparaître les murs invisibles, ils pouvaient néanmoins les faire apparaître à grands coups de peinture en spray : attentions mur(s) droit(s) devant!!! Quand on voit un mur venir, on s’y prépare bien différemment, croyez-moi! Ça ne veut pas dire que ça ne fera jamais mal, que ça ne tuera pas (le projet d’entreprise), mais ça augmente les chances de succès et de survie. Une entreprise accompagnée par le CLD de Québec au démarrage avait 50% plus de chances de survie qu’une entreprise qui ne l’était pas.

Dans mon bureau de conseillère, j’ai déployé toutes les connaissances que j’avais, tout mon réseau, j’ai activé des leviers financiers, j’ai encouragé des relations de mentorat. J’ai poussé, piqué, challengé mes clients. J’en ai fait brailler quelques uns, j’peux être vraiment exigeante, dure parfois. J’ai accueilli leur souffrance lorsqu’un mur (invisible ou pas) s’était trouvé en travers de leur chemin, les laissant souvent avec des plaies béantes : des divorces dus à la pression des affaires, des amitiés d’enfance brisées, des dépressions, des pensées suicidaires parfois.

J’ai fait tout cela, et lorsque je me suis lancée en affaires, j’ai bien pensé pouvoir les éviter, ces murs invisibles. C’était mignon et naïf de ma part. Ils existent pour tout le monde, pour moi aussi. Mes plus grandes inspirations en affaire sont les entrepreneurs que j’ai aidés entre 2008 et 2011 et qui sont toujours en affaires aujourd’hui en 2014. Je les trouve solides. Je les admire d’une manière qui m’échappait à l’époque où je les conseillais.

Si certains se réjouissent de l’abolition des CLD (incluant certains entrepreneurs qui se sont pétés la face dans le mur invisible des procédures administratives du CLD visant à assurer une gestion responsable des financements octroyés avec de l’agent public), trop peu de place dans le discours public est octroyée au fait que cette compression ne touchera pas principalement les CLD eux-mêmes mais les entrepreneurs, et en particulier, ces dizaines, ces centaines, ces milliers sprinters sans chaussure qui se lancent dans un démarrage!

L’entrepreneur est une athlète fonceur, courageux, au cœur de lion et à la volonté de fer, mais il ne reçoit pas le crédit qu’il mérite à la hauteur de sa contribution à l’enrichissement collectif. Oui, la création d’emploi(s), mais il suffit de passer un an en affaires comme travailleur autonome pour réaliser que vous faites vivre tout le monde autour de vous – les fournisseurs, la compagnie de téléphone et d’Internet, les graphistes et imprimeurs, le locateur, les notaires et comptables, les restos où se déroulent les réunions d’affaires – avant de toucher ne serait-ce qu’un seul dollar issu d’un travail acharné et du combat perpétuel contre l’indifférence.

Les seuls vrais privilèges de l’entrepreneur sont l’autonomie relative (les clients sont des patrons très exigeants, car ils vous paient de leur poche!) et la fierté, deux privilèges que beaucoup d’employés sacrifient en travaillant au quotidien à réaliser le rêve d’un autre. Mais cela est-il une raison pour marginaliser les entrepreneurs et priver ceux qui en auraient besoin d’un support adéquat?

Les CLD, et le CLD de Québec à n’en point douter, offraient une expertise véritable, issue d’une longue tradition en accompagnement entrepreneurial. Ce genre d’expertise ne se trouve pas dans une boîte de cracker jacks (n’en déplaise à l’actuelle Mairie de Québec qui n’a jamais été fan du CLD, ce qui m’est toujours apparu comme paradoxal compte tenu de son discours pro-entrepreneurial, mais on dirait que cette contradiction singulière n’émeut personne).

C’est à mon travail au CLD de Québec que je dois de m’être lancée en affaires. Au contact d’entrepreneurs passionnés, moi aussi, j’ai voulu consacrer ma vie à développer et commercialiser mes talents en faisant preuve d’innovation et de leadership. Tous les jours, je me sers des outils que je mettais au service de mes clients et désormais, les entrepreneurs du Québec qui auraient voulu/pu/dû/gagné à en bénéficier devront faire sans. Un nouveau mur invisible.

Cette oraison funèbre au CLD de Québec ne serait pas complète sans un mot plein d’amour et d’espoir pour la quarantaine d’employés qui perdront leur emploi en même temps que la nouvelle année, dont une vingtaine de conseillers en entreprise qui se retrouveront sur leur marché de l’emploi avec, entre leurs mains, un trésor d’expertise qui, je leur souhaite, trouvera preneur à leur juste mesure.

Si vous désirez poursuivre la lecture, je vous suggère ce communiqué de presse bien ressenti, signé par le dynamique tandem de Productions Nücom, Vincent Roy et Alexandre Cyr, des entrepreneurs que j’ai eu le grand privilège d’accompagner au CLD de Québec à titre de conseillère.

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15 Responses to Les murs invisibles: une oraison pour le CLD de Québec

  1. Micheline Bocher 11/06/2014 at 11:10 #

    Magnifique réquisitoire parce que vécu!

    • Foodista 11/07/2014 at 12:47 #

      Merci d’avoir pris le temps de lire et de commenter ce billet, Micheline! Une expérience partagée à plusieurs, en effet…

  2. Amélie Pineau 11/07/2014 at 10:38 #

    Wow! Super bon billet!

    • Foodista 11/07/2014 at 10:51 #

      Bonjour Amélie (et consœur blogueuse maintenant! ;),

      Je te remercie de m’avoir lue et d’avoir laissé un message. Je te souhaite bonne chance pour la suite des choses!

  3. Caroline Tremblay 11/07/2014 at 10:41 #

    Merci beaucoup pour ce magnifique billet qui explique tellement bien le travail effectué par les conseillers dans les CLD.

    Si vous permettez, je vais le partager sur nos médias sociaux.

    • Foodista 11/07/2014 at 10:53 #

      Bonjour Caroline,

      Je vous remercie pour le compliment et bien entendu, je vous invite à relayer ce billet. Je pense que trop de gens qui ont participé à la décision entourant l’abolition des CLD comprenaient vraiment le mandat d’accompagnement des entrepreneurs et son importance capitale pour le développement de la richesse collective au Québec.

      Au plaisir de vous relire ici!

      Héloïse

  4. Eleonore 11/07/2014 at 11:26 #

    Tres beau texte qui met d’une part la lumière sur ce service essentiel qui permet aux communautés de grandir et de rayonner et d’autre part sur ton expérience personnelle.

    Tu es une belle source d’inspiration pour moi et j’en suis sûre, pour plein d’autres.

    • Foodista 11/07/2014 at 11:53 #

      Mais c’est tellement gentil, ma petite soeur. Tu es une grande source d’inspiration pour moi aussi!

  5. Jean-Pierre Bédard 11/07/2014 at 11:54 #

    Chère Héloïse tu écris toujours aussi bien, surtout quand tu écris avec ton coeur !

    • Foodista 11/07/2014 at 1:31 #

      Bonjour Jean-Pierre,

      Merci d’avoir lu et commenté, c’est très apprécié. 🙂 Je te souhaite une excellente continuité!

  6. Rémi Lachance 11/07/2014 at 10:21 #

    Inspirant. Un hymne à la fois frappant et poignant.

    • Foodista 11/07/2014 at 11:47 #

      Bonjour Rémi,

      Je vous remercie pour votre commentaire. Avez-vous été impliqué vous-même auprès d’un CLD?

      Au plaisir de vous relire!

      Héloïse

  7. Johanne 11/09/2014 at 7:57 #

    Chère Heloise,

    Tout simplement magnifique! Mille mercis d’avoir pris le temps de penser à tes anciens collègues.

    • Foodista 11/09/2014 at 10:21 #

      Bonjour Johanne,

      Bien entendu, je pense à vous tous souvent, et là encore encore plus! C’est gentil d’avoir pris le temps de me lire et de laisser ici un commentaire.

      Je te souhaite de trouver rapidement un nouveau défi professionnel à ta convenance!

      Héloïse

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