Moi aussi, j’ai inventé le pouding chômeur!

Une très chère amie « non foodie » m’a envoyé un courriel avant-hier: « As-tu attrapé l’entrevue radio où Caroline Dumas accuse Danny St-Pierre d’avoir volé sa recette de pouding chômeur? » « Oui », que j’ai répondu. On a parlé de ça sur notre groupe de foodies de Québec. » « Et vous en pensez quoi? », qu’elle m’a demandé, « c’est elle, la pas fine? »

Retour en arrière pour ceux qui n’ont pas suivi le #poudingchomeurgate sur les réseaux sociaux. Lors d’une entrevue ultra-intéressantes sur la création de recettes cette semaine en format table ronde, Danny St-Pierre s’est comme fait acculer au pied du mur par une Caroline Dumas bien préparée qui avait en main – semblerait-il – deux copies de la même recette. La première, c’était la sienne, publiée sous son nom pour Di Stasio, la seconde, une copie mot à mot, publiée par Danny St-Pierre dans le Voir. « Mot à mot, » insiste-t-elle.

Danny St-Pierre est bien entendu surpris, d’autant plus que toute l’affaire remonte à 2009. Pris ainsi au dépourvu, il n’est pas en mesure de fournir des explications et se sent pris au piège par Caroline Dumas. Ce billet ne s’intéresse pas à qui a tort ou qui a raison – qui suis-je pour en juger – mais plutôt à la suite des choses.

Après cette sortie fracassante, Caroline Dumas en remet et pour les observateurs externes, on ne peut pas dire qu’elle pousse égal. À ses dires, cette recette, avec des framboises, c’est son idée. Son idée aussi d’avoir mis du sirop d’érable dans la sauce caramel. En fait, dans sa perception des choses, c’est clairement elle qui a popularisé le pouding chômeur au Québec, de quoi se faire retourner Jehane Benoit dans sa tombe. « Elle ne se prend pas pour de la marde, elle, » lis-je sur les réseaux sociaux.

Une moitié de moi est outrée de la manière dont Caroline Dumas a exposé ses doléances à la radio, sans faire preuve de tact. Ça aurait été quoi d’aborder le point hors d’ondes avec Danny? Cette même moitié outrée trouve ça bien dommage que sa perception un peu grandiose de son propre travail ait enterré son propos. L’autre moitié de moi – la professionnelle en création et en communication culinaire – a trouvé sain – à quelque part – que cet enjeu sorte des coulisses du monde de la cuisine pour faire son apparition au grand jour dans le discours public.

« C’est elle, la pas fine? » La question de mon amie non foodie continue de résonner dans ma tête. Caroline Dumas a développé une recette avec son temps, son expertise, son palais. Elle a écrit cette recette en choisissant des termes précis, afin de communiquer son idée culinaire. Sa recette et son texte se sont retrouvés publiés dans un autre média par un autre chef sans égard pour son travail. Et ce serait elle, la pas fine?

Lors d’un mandat il y a deux ans, j’ai développé une recette de pouding chômeur pour un client en restauration qui désirait ajouter ce dessert à sa carte. J’ai épluché une vingtaine de recette existantes, j’en ai testé 8 différentes, après quoi je me suis mise à apporter ajustements et modifications sur: le ratio des ingrédients, le temps et la méthode de cuisson et surtout, le profil de saveurs, grâce à des inclusions rares, dont une que je n’ai JAMAIS vue dans une recette en ligne. Pas à dire que personne n’y a jamais pensé, mais juste pour souligner le fait que là, on était dans la création pure. Pas nécessairement dans l’innovation brevetable – je ne me prends pas pour une autre, là -, mais dans MA contribution de chef et créatrice culinaire au dossier « Pouding chômeur. » Au total, j’ai passé plus de 20 heures de ma vie à cuisiner du pouding chômeur en un semaine pour arriver à un résultat inédit et exceptionnel.

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Le voilà, mon fameux pouding chômeur. Il a l’air bien normal, et pourtant, c’est le fruit d’un long processus de recherche et de développement où j’ai mobilisé l’ensemble de mes talents pour créer une version plus parfaite que celle de ma grand-mère.

 

Si j’avais publié cette recette sur mon blogue 180 degrés et que par la suite, j’avais retrouvé cette recette copiée mot-à-mot dans un magasine ou un journal et que cela m’avait heurtée, aurais-je été la pas fine, moi aussi? Ben figurez-vous que ça arrive régulièrement. Pas juste à moi: à plein de créateurs culinaires! La cuisine est bien l’un des seuls domaines créatifs où le copié-collé est une pratique acceptée. N’importe quel rédacteur qui écrit un « papier » se trouve justifié de se plaindre s’il le retrouve intégralement dans un autre média. Mais pas un créateur culinaire??

Il y a beaucoup d’artistes, dont les photographes, qui ont de la difficulté à faire valoir leurs droits d’auteur. Je ne suis même pas photographe et j’ai eu l’immense surprise de voir une de mes photos imprimées dans un magazine pour illustrer une autre que la mienne et ce – sans mon consentement -. Cela dit, j’ai été capable de prendre mon téléphone, appeler le magazine en question et leur démontrer que c’était ma photo. J’ai eu droit à des excuses et à un cachet correspondant au montant offert normalement aux photographes pigistes par ce média.

Pour mes recettes parfois plagiées, cependant, rien. Parce qu’elles appartiennent « au patrimoine culinaire. » Parce que si je voulais les protéger, je n’avais qu’à ne pas les publier. Parce que je n’ai quand même pas *inventé* le pouding chômeur.

Vous savez quoi? À une époque avant Internet, les Chefs gardaient jalousement leurs recettes et ne les transmettaient que par démonstration et oralement au compte-goutte aux éléments forts de leur brigade. À moins de passer un temps fou en cuisine, il n’y avait aucune manière de percer le secret de cette sauce, de ce braisé, de cette pâtisserie. Avec Internet et l’accès large à l’information, tous les « secrets » de chef sont accessibles par tous, de partout, et ce, gratuitement. Je participe même à ce mouvement gratuit d’accès à l’information, puisque j’ai publié sur mon blogue plus de 200 recettes inédites, c’est-à-dire, créées par mes efforts de recherche et de développement, ce qui peut représenter jusqu’à 30 heures de recherche et de développement et plus de deux cents dollars comme pour la bouchée développée dans le cadre du Grand Défi des Chefs de Chartier et Cacao Barry.

À part pour les billets sponsorisés, c’est mon temps, mon argent et surtout, mon expertise qui ont été massivement déversés dans ce corpus. L’absence de toute forme de reconnaissance et de protection de ma propriété intellectuelle sur ces contenus m’affecte financièrement et moralement. Suis-je la pas fine? Ou à quelque part, l’accès universel à l’information n’a-t-il pas insidieusement diminué la valeur du travail de création culinaire?

Copier-coller une recette sans mentionner la source, c’est de la paresse intellectuelle. Je dirais même plus: c’est du vol! Il faut dépasser la rhétorique simple qu’un créateur culinaire repart toujours de quelque chose (le corpus culinaire international) pour comprendre qu’à un certain stade, il le dépasse. C’est là sa contribution. Dans les autres formes d’art, TOUS LES ARTISTES REPARTENT D’UN CORPUS TECHNIQUE CONNU pour ensuite se l’approprier et le réinterpréter.

Ce qui est en cause ici, c’est encore une fois la reconnaissance du chef / du créateur culinaire à titre d’artiste. Si on ne voit en lui qu’un technicien qui reproduit des techniques, on échoue à comprendre son véritable apport au monde culinaire. Comme le danseur, son corps produit une gestuelle qui entraîne un résultat. Comme le céramiste, il façonne la matière et la cuit pour une donner une forme. Comme le peintre, il crée un paysage sur la toile de son assiette. Le grand créateur culinaire, avec sa sensibilité unique, son goût et son odorat développés et son corpus technique, crée des œuvres comestibles et temporaires, dont la seule fixation dans le temps et l’espace est la recette. (Toute recette n’est pas égale. Tout plat n’est pas une oeuvre. Tout Chef n’a pas une démarche, comme me le soulignait récemment Christian Lemelin après une entrevue que nous avons accordée sur l’industrie culinaire à Radio-Canada. Mais n’est-ce pas vrai de n’importe quelle autre forme d’art?)

Et en ce moment, c’est de ça qu’on devrait parler plutôt que d’haïr Caroline Dumas pour avoir maladroitement amené ce propos dans l’espace public.

3 Responses to Moi aussi, j’ai inventé le pouding chômeur!

  1. aller sur la page internet 03/13/2015 at 12:24 pm #

    Merci pour ce post très intéressant !

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