Enfant + Nouvel aliment = Problème?

Ça fait quand même quelques années que je roule ma bosse en cuisine, mais avant Édith alias Clafoutis, je n’avais jamais entendu parler de néophobie alimentaire. Voyez-vous, dans ma conception du monde, la découverte d’un nouvel ingrédient est pratiquement aussi excitante que celle d’une nouvelle planète habitée: je jubile à l’idée des possibles. Cela ne veut pas dire que j’aime tout (et j’ai pas mal testé mes limites un peu partout dans le monde, dont en Chine, ce qui n’est pas peu dire) mais à tout prendre, je pense que je pourrais plutôt me qualifier – si le terme existait – de néophile alimentaire.

L’idée – donc – que des êtres humains, petits et grands, puissent être effrayés ou révulsés par une nouveauté alimentaire n’avait pas frôlé mon esprit jusqu’à cet été. J’avais bien remarqué certaines réticences chez la fillette de mon amie, mais je me disais que c’était l’âge et qu’avec le temps, cela se résorberait. Et ce sera sans doute le cas – c’est souvent comme ça. Mais pas sans un processus, lequel n’est pas toujours enclenché ou complété par toutes les personnes au même âge. À preuve: plusieurs animateurs chargés d’encadrer les campeurs, eux-mêmes âgés de 16 à 24 ans en moyenne, étaient au moins aussi hostiles que les plus jeunes face à la nouveauté.

Dans un premier temps, la néophobie alimentaire m’est apparue comme une sorte d’ennemi à combattre, à pourfendre, à trucider… À plusieurs reprises, j’ai été carrément offensée par les réactions négatives qu’elle suscitait et j’ai vite fait de bannir un certain vocable de ma cuisine: exit, les « pouah », « pouache », « beurk », « dégueu », « dégueulasse » et autres mots du même acabit, mais force a été de constater qu’il ne suffit pas d’interdire les mots pour favoriser une découverte alimentaire positive.

Je ne peux pas dire que je détiens le St-Graal de la lutte à néophobie, mais aux côtés d’Édith, j’ai appris quelques petits trucs que je voulais partager avec vous.

Blanc monte en neige Base Bon depart Table des chefs

Dans cet atelier sur la magie des œufs, j’ai présenté aux marmitons certaines propriétés particulières du blanc et du jaune d’œuf. Ils ont ainsi confectionné leur propre mousse au chocolat avec du blanc monté en neige. Un aliment aussi banal que l’œuf s’est avéré une source de découverte et de délices, prouvant qu’on connait trop souvent sans connaître. Crédit photo: Kassandra Valiquette

1- Introduire avec enthousiasme et lumière, sans attendre d’ouverture en retour, en misant sur le pourquoi du comment

Première étape indispensable pour surmonter la néophobie, la présentation du nouvel ingrédient gagne à être enthousiaste, à tisser des liens avec ce qui est connu, à exposer ses avantages, ses propriétés… Tout ça, en moins de 25 secondes, car après, vous avez perdu l’attention.

Dans un ateliers sur la magie des œufs, j’ai introduit avec succès un certain nombre d’épices exotiques. J’ai d’abord présenté la graine de cumin entière, que les marmitons ont réduit en poudre à l’aide d’un mortier, puis j’ai proposé une dégustation d’huile épicée au cumin à l’aide d’un petit bout de pain (doux sentiment de familiarité ici.) J’ai aussi expliqué qu’il s’agissait d’une rare épice à être très répandue sur plusieurs continents, de l’Amérique centrale à l’Asie en passant par l’Afrique. Pour sa part, le chipotle fumé a bénéficié d’une comparaison au goût du bacon ou des nachos épicés…

Je ne peux pas dire que 100% des jeunes qui ont goûté au cumin l’ont apprécié d’office, mais une vaste majorité s’est prêtée à l’exercice de la dégustation et a savouré l’expérience.

Astuce de maître: au moment d’introduire un nouvel aliment, pourquoi ne pas solliciter l’avis de votre petit mangeur (Tu vois, cette belle purée orange au fond de ton assiette? De quoi est-ce qu’il s’agit selon toi?). Ce dernier s’empressera de faire un lien avec ce qu’il connait déjà (Des carottes!), réduisant par lui-même la distance entre lui et le nouvel aliment. (Bien essayé, c’est vrai que la couleur est similaire! Il s’agit en fait de patates douces, tout aussi sucrées que les carottes, mais encore plus crémeuses… Tu as le goût d’essayer?)

2- Réduire la frontière invisible qui sépare l’enfant du nouvel ingrédient en faisant appel à sa curiosité naturelle 

Vous tenez une tige de bette à carde et vous la tendez à un enfant pour qu’il la mange… Que se passera-t-il à votre avis?  À moins qu’il ne soit déjà familiarisé à l’introduction de nouveaux aliments, vous aurez droit à toute une crise… Crier et menacer n’y changera rien, même supplier et faire de beaux yeux. Pour le jeune (et le moins jeune) en phase avec sa phobie, il faudra trouver une autre voie d’accès pour y parvenir…

On commence avec les yeux… On observe ensemble… On trouve des mots pour décrire ce qu’on perçoit, c’est un premier pas.

Si l’aliment s’y prête (une feuille d’estragon, par exemple), on peut le presser entre ses doigts ou ses paumes et le sentir… Puis on révise notre perception et on fouille dans notre mémoire pour trouver à quoi ça nous fait penser… (De la réglisse noire?) Peut-être qu’on connait déjà un peu cet aliment, sans le savoir?

Ça sent bon? On peut ensuite inviter l’enfant à en mettre un petit morceau dans sa bouche, juste pour goûter. Dans les cas de phobie plus prononcée, on peut même offrir un compromis: recracher poliment au lieu d’avaler. Vous savez quoi? Ça marche!

Une fois l’aliment goûté, on peut continuer de discuter… Si l’expérience a été positive, on peut spéculer qu’il en sera de même la prochaine fois. Si l’expérience a été négative, on explique que les papilles sont un peu sous le choc et que cela prend souvent plusieurs fois avant de se familiariser avec une nouvelle saveur… Nous sommes tous passé par là, n’est-ce pas? C’est tout à fait normal!

Cela va sans doute de soi, mais inviter les jeunes dans la cuisine constitue une autre stratégie de premier choix pour réduire la frontière invisible avec le nouvel aliment. Le fait de manipuler et transformer soi-même les ingrédients pave la voie au désir d’essayer le fruit de son labeur, mais à ma grande surprise, il ne s’agit pas là d’une formule magique, surtout si l’introduction de l’aliment n’a pas été réussie avant de passer en cuisine. Par exemple, un jeune qui refuse de goûter à la tomate séchée marinée dans l’huile a de bonnes chances de refuser de goûter à une omelette qui en contient.

3- Ne pas hésiter à jouer de l’égo, de l’effet de groupe, du renforcement positif… 

Si vous voulez vaincre la néophobie alimentaire, il faut vous préparer à manipuler gentiment, mais avec honnêteté. Édith-Clafoutis m’aura enseigné que c’est parfaitement correct de traiter un kid de « chicken » s’il refuse de porter un aliment à sa bouche, de le taquiner gentiment et d’offrir aux jeunes un espace de « peer pressure » qui capable de conduire les plus craintifs à faire preuve de courage. Par contre, selon Édith, la tricherie est à proscrire: pas question de cacher des lentilles dans le pâté chinois. Il se pourrait très bien que la stratégie marche à court terme, mais si jamais l’enfant découvre votre subterfuge, vous risquez de briser votre lien de confiance avec lui, ce lien si important qui permet tout le reste.

4- S’attaquer aux préconceptions… et reconnaître nos faillites d’adultes

Que celui qui n’a jamais levé le nez sur un chou de Bruxelles puant, une asperge mollassonne ou un foie de poulet trop cuit se manifeste! Nos expériences avec les aliments dès le plus bas âge conditionne notre rapport à l’alimentation toute notre vie durant et malheureusement, ces expériences sont très souvent négatives. Comment espérer qu’un adulte qui a été exposé uniquement à des asperges en conserve commande un plat d’asperges grillées au restaurant? Comment convaincre un ado à qui l’on a servi du poisson puant (donc pas frais) toute sa jeunesse d’opter pour un pavé de saumon à l’épicerie plutôt qu’un steak?

À mon avis, la principale raison pour laquelle nous n’aimons pas tel ou tel ingrédient en tant qu’adulte, c’est qu’il nous a été servi mal préparé par notre entourage, et parfois même, par les restaurants. Si un produit alimentaire existe, qu’il se vend en épicerie et qu’il se consomme ici et partout ailleurs dans le monde, c’est qu’il présente un certain potentiel que  nous n’avons sans doute juste pas découvert.

Tous les goûts étant dans la nature, c’est normal qu’on ne réagisse pas de la même manières à divers degrés d’amertume, d’acidité, d’épice… Mais voilà justement pourquoi il faut apprendre à préparer les aliments correctement, car en connaissant les bases de la cuisine, on peut doser et rééquilibrer les saveurs. Avec ce savoir, des cuissons parfaites et la fraîcheur des produits se portent presque garants de notre appréciation.

Pour le dire autrement, non sans brutalité, si vous faites bouillir vos asperges mal pelées jusqu’à ce qu’elles soient vert olive, votre enfant n’a pas à aimer ce qui vous lui présentez, c’est mission impossible. 95% des gens raffoleraient des asperges si elles étaient toujours bien apprêtées et en saison.

En présentant un nouvel aliment ou un aliment « détesté », il ne faut pas hésiter à questionner les raisons pour lesquelles votre interlocuteur croit ne pas l’aimer et lui expliquer en quoi vous allez offrir une expérience différente. (Vous pouvez même orchestrer cette expérience en vous distanciant d’une introduction ultérieure, en modifiant le mode de cuisson ou le style de présentation… Une courgette pourrait être cuite, crue, râpée, sautée, grillée, en soupe, en purée, en dessert… Les chances qu’au moins une de ces façons fonctionne sont plus qu’excellentes!)

Il est quand même relativement difficile de faire face à un enfant qui est persuadé d’avoir déjà essayé – et détesté – un plat en particulier. Combien de fois me suis-je butée à un jeune qui jurait détester les omelettes? Lui qui en a déjà mangé – et détesté! – une, il sait qu’il n’aimera pas ce que je lui propose, non? Je vous partage ici une stratégie qui s’est avérée fort utile: invitez votre récalcitrant à nommer des restaurants servant des poutines et des burgers et à lui faire admettre qu’un burger McDo ne goûte pas du tout comme un Ashton ou un Burger King… Le secret est dans la recette!

5- Savoir quand laisser tomber

Après avoir franchi les étapes 1 à 4, il se peut que la néophobie alimentaire se tienne toujours en rempart entre le jeune et l’aliment. C’est frustrant, mais il importe de savoir quand lâcher le morceau, car il serait mal avisé de mettre à mal un sain processus de découverte alimentaire pour un seul ingrédient. Un enfant aura peut-être besoin de 7, 10, 12 expositions avant qu’un nouveau produit ne trouve une place dans sa zone de confort.

Un été passé aux côtés d’Édith ne m’a évidemment pas transformée en spécialiste de la néophobie alimentaire. Si je me fie à ce qu’elle dit, le manque de reconnaissance de l’ordre des nutritionnistes ouvre la voie à plusieurs charlatans de la santé alimentaire et je n’en fais pas partie!! Si vous croyez qu’un jeune ou moins jeune de votre entourage souffre d’une grave néophobie alimentaire, n’hésitez pas à consulter un professionnel certifié!

Demain, je reviens en force pour partager avec vous certains des moments les plus cocasses de mon été, où plusieurs centaines de jeunes marmitons m’en ont fait voir… de toutes les couleurs. Littéralement. Remarquez, il n’y a personne qui a dit que c’était facile d’enseigner… 😉

 

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3 Responses to Enfant + Nouvel aliment = Problème?

  1. Édith 09/06/2016 at 8:42 #

    Haaaa tu as si bien écouté chère élève!! La néophobie est un sujet passionnant!! Mais j’en ai également appris tout un registre sur la cuisine et ses milles et une astuces! Ça m’aura clairement aidé de mon côté. Comme quoi bonne cuisine et nutrition font équipe d’enfer!!!

    Je t’aime chère amie!

    • Foodista 09/06/2016 at 9:32 #

      Mais je t’aime aussi, Clafoutis chéri! 🙂 C’est vrai, on a fait une sacrée bonne équipe! J’espère que mes lecteurs auront le goût d’aller lire ta version des faits… Je place le lien vers ton article consacré à Bon Départ ici!

  2. Jérôme 09/07/2016 at 5:43 #

    tu te souviens qu’étant fillette tu n’aimais pas le homard ? Nous avons alors commencé par te faire manger le pouce de ses pinces…

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